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Les mauvais usages d'internet

24 juin 2010

Trop ou pas assez… l’usage d’Internet, notamment par les jeunes est l’objet de beaucoup de controverses. Entre ceux qui veulent équiper au plus vite toutes les écoles primaires, les collèges et les lycées d’ordinateurs et ceux qui mettent en garde contre les menaces d’addiction –en témoigne le récent colloque organisé par l’Uraf d’Ile de France à ce sujet- ou de manipulation du cerveau, qu’en est-il exactement ? Que faut-il savoir pour utiliser Internet à bon escient ? La revue La Nef (1) a consacré un dossier à ce sujet dont nous nous faisons ici l’écho.

Ce qui suit peut sembler assez négatif sur Internet, mais tout le bien que l’on peut en tirer semble assez évident pour tous : rapidité dans la circulation de l’information, accessibilité de maintes données jusque là difficiles à obtenir, facilité de communication tant professionnelles que sociales ou familiales, sans compter les outils technologiques des multiples logiciels professionnels. Il nous revient donc ici d’attirer l’attention, au risque de sembler négatif, sur l’envers de la chose, beaucoup moins immédiatement perceptible et connu.

 

« La mort de la pensée et du verbe »

 

Cette affirmation inquiétante vient pourtant d’un professionnel de l’informatique. Sébastien Vaast, auteur de l’un des articles du dossier de la Nef, a été pendant dix ans programmeur et il sait de quoi il parle.
Pour lui, une machine, en exécutant ce que nous faisions auparavant par nous-mêmes nous dépossède de nos facultés (ex. depuis qu’il y a des calculettes, combien ne savent plus faire de multiplications, de divisions ou de règles de trois…).
On se repose trop sur l’ordinateur pour « penser » à notre place. Or, si la richesse de la pensée humaine est l’infinité de ses nuances et le flou de la réflexion et des paradoxes, l’intelligence artificielle est une pensée binaire oui/non, clique/clique pas, annuler/suivant, etc. qui génère de simples automatismes à la place de la réflexion.
Pour Falk van Gaver, la lecture profonde est indissociable de la pensée profonde .Elle n’est possible que dans les espaces de calme ouverts par la lecture soutenue et sans distraction d’un livre, alors que l’efficacité et l’immédiateté primés par Internet la fragilise.
D’autre part, les moteurs de recherche ordonnant les sites selon leur popularité et non selon leur véracité, le cheminement de l’ordinateur obéit à la pensée dominante et non pas à la vérité. Si une majorité d’internautes a une idée erronée sur une question, cette erreur apparaîtra en premier et il faudra mener des recherches approfondies pour dénicher la vérité, analyse Sébastien Vaas.

 

Des handicapés de la relation
 

 Les adolescents ont souvent du mal à communiquer : solitude au sein d’une famille très souvent absente ou conflictuelle, difficulté pour établir sa propre identité ; aller vers les autres pour établir de vraies relations demande un effort. Or il est facile et faussement sécurisant de se faire des amis virtuels. Le problème est que sur ces réseaux sociaux, tout est le plus souvent factice, trompeur et rend inutile l’effort de se voir tel que l’on est –notamment dans le regard de l’autre- et de voir les autres tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils se dépeignent selon leur bon vouloir et leur imagination. Enfermé dans ce monde virtuel mais tellement plus facile, l’internaute fuit de plus en plus le monde réel et se replie sur lui-même. Comme le dit Christophe Geffroy, le directeur de la revue, ce besoin de communiquer à tout prix se traduit paradoxalement par un isolement croissant. […]On est en contact virtuel avec la planète entière, mais incapable d’adresser un mot chaleureux à la personne d’en-face.

 

« L’enfer du désir »
 

Le fondement même d’internet n’est – il pas de cliquer au gré de ses humeurs et de ses envies, suivant ce que l’on veut croire ou voir ? s’interroge S. Vaas. Et plus loin il apporte la réponse : laissez un être seul avec une machine qui lui permet –virtuellement- d’assouvir tous ses désirs, il ne pourra s’empêcher de se faire totalement posséder par ces désirs. Et on connaît le marché que représentent les sites classés X et les dérèglements de la personnalité de leurs adeptes.
Après avoir cité Boèce qui disait que l’enfer, c’est endurer à jamais sa propre volonté, S. Vaas conclut en affirmant qu’en permettant le brisement des contraintes du réel, Internet est en train de créer un véritable enfer sur Terre.

 

Il ne suffit pas de lire
 

De son côté, Florence Eibl, après avoir montré la continuité qui existe depuis l’invention de l’alphabet il y a trois mille ans, l’invention de l’imprimerie au XVe siècle jusqu’à celle d’internet aujourd’hui, opère une distinction entre l’information et le savoir. Pour elle, en effet, il ne suffit pas de lire, encore faut-il assimiler. Elle voit trois obstacles à cette assimilation : le premier réside dans la multiplication des écrits. L’imprimerie donne à la fabrication du livre une facilité qui rend le choix de ce qui vaut publication moins exigeant. Internet, avec sa facilité de diffusion sans précédent, réduit encore cette exigence. Autrement dit, sur la toile, on trouve tout et n’importe quoi. Comment s’y retrouver dans la bibliothèque de Babel ?
Le deuxième obstacle vient empirer le premier. Alors qu’ils auraient besoin, plus que jamais, de la médiation de maîtres capable de former leur jugement, l’usage d’Internet abolit toute médiation. Chacun se retrouve seul devant son ordinateur, juge suprême de ce qu’il va lire.
Enfin, l’assimilation demande du recul et du temps. Ce qui est totalement absent, et même contraire, à la culture internet.

 

Wellington à la manœuvre
 

A côté des dangers de la toile, la Nef pointe aussi les ressources et atouts remarquables qu’on aurait tort de bouder. Le philosophe Henri Hude (2) y fait de façon fort plaisante l’éloge de la stratégie de Wellington. Qu’est-ce qui a permis à Wellington à Waterloo de venir à bout de Napoléon, ce génie de la guerre réputé invincible ? Tout simplement l’intelligence de comprendre et reconnaître son infériorité et d’en déduire une manœuvre c'est-à-dire l’art de retourner le rapport de force en sa faveur.
D’abord choisir son terrain. C’est-à-dire refuser de se battre sur le terrain choisi par l’adversaire plus fort. Par exemple, toutes les questions éthiques et familiales étant généralement traitées de façon unilatérale par les principaux médias, les rares opposants sollicités ne sont en fait que les faire-valoir de la pensée dominante, l’alibi pour faire croire à un débat soi—disant démocratique sans lequel le public se désintéresserait de discours ennuyeux à force de conformisme.
Selon H. Hude , Wellington en pareil cas refuserait ces confrontations toujours défavorables et irait porter le fer sur le champ plus vaste, libre et insaisissable de la toile. Là et là seulement, dans des millions d’escarmouches sans éclat (des hits, comme on dit), l’humanisme européen, retrouvant la liberté de parole, peut miner l’idéologie et l’emporter à la fin sur le politiquement correct.

 

Laissons Christophe Geffroy conclure : On a vu qu’internet était sous certains aspects un nouvel espace de liberté ; mais il ne peut l’être que pour l’homme qui, suffisamment formé, réussit à maitriser cet outil sans en devenir l’esclave. Et même pour cet homme-là, le risque d’aliénation existe, car la vie moderne est de plus en plus dépendante d’une technologie que l’on contrôle de moins en moins.

Claire de Gatellier

 (1) La Nef -mai 2010- 2 cours des Coulons - 78592 Noisy-le-Sec cedex          www.lanef.net 

(2) Blog d'Henri Hude: www.henrihude.fr

 

 

 

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