"La famille, une affaire publique"
14 mars 2010C’est sous ce titre que Michel Godet et Evelyne Sullerot ont publié il y a quelques mois (Documentation française) une actualisation du rapport qu’ils avaient remis en 2005 au premier ministre au titre du Conseil d’analyse économique. Ce rapport, reprenant la phrase mémorable du chancelier Schröder dans Le Monde du 14 mars 2001 : « La plupart des problèmes auxquels nous sommes confrontés sont liés d’une façon ou d’une autre à la famille », brosse un tableau de la situation démographique et familiale en France –dans le cadre européen- et répond à quelques questions essentielles.
1. La question démographique est loin d’être réglée
La relative bonne santé de la démographie française ne suffira plus au renouvellement de la population active. Cette bonne santé reposait sur trois facteurs : une meilleure compatibilité –toute relative- entre désir d’enfant et travail féminin, une plus grande tolérance vis-à-vis des naissances hors mariage (56% des premières naissances), et l’apport migratoire sans lequel notre indice de fécondité serait de 1,7 au lieu de 2 enfants par femme.
D’après les enquêtes régulières, une femme sur deux voudrait au moins un enfant de plus mais dit y renoncer en raison des difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle.
2. L’apport démographique de l’immigration
Nous avons vu que l’apport de l’immigration était déterminant dans le sursaut démographique de la France. Une naissance sur six (17,5%) a au moins un parent immigré (p 111).
Un quart des chefs de famille de quatre enfants est étranger non ressortissant de l’Union européenne et la moitié d’entre eux sont sans diplôme. L’écart entre le taux de pauvreté des enfants d’immigrés et les autres est plus important en France qu’à l’étranger. (p. 140 et suivantes)
Toujours selon le rapport, cette immigration serait la bienvenue sans une concentration (40% des naissances en Ile de France) favorisant le communautarisme et empêchant l’intégration et l’éducation sans laquelle ce surcroît de naissances apportera plus de problèmes que de solutions, « car il n’est de richesse que d’hommes... éduqués ! »
3. Les conséquences de la mésentente des parents sur les enfants
Selon le rapport, à l’âge de 16 ans, environ un enfant sur trois a vécu la séparation de ses parents. Pour ceux-ci, toutes les études montrent que le taux d’échec scolaire et des troubles de comportement pouvant aller jusqu’à la délinquance est multiplié par deux ou trois toutes catégories sociales confondues. (pp.159 et 160 du rapport).
On s’inquiète du handicap des jeunes issus de l’immigration pour accéder à des écoles prestigieuses, mais on passe sous silence « l’écart de réussite scolaire entre enfants issus de familles « intactes » et enfants issus de familles désunies ». Point de discrimination positive pour eux !
4. Le père marginalisé
Avec la révolution contraceptive, le contrôle des naissances, qui jusque-là incombait aux hommes (coïtus interruptus), est devenu responsabilité de la femme, d’autant que la « libération » de cette dernière, la rendait « maîtresse de son corps »… et de ses grossesses. L’enfant, si elle veut, quand elle veut…, éventuellement avec un sperme anonyme. Exit le père, qui ne donne même plus forcément son nom.
Et les juges maintenant se désolent de « l’absence des pères au tribunal, mais aussi dans l’environnement familial des délinquants mineurs ». Avec le père, c’est un repère d’autorité qui leur manque, mais aussi un repère d’identité.
5. Les familles appauvries
De nombreux tableaux et graphiques montrent dans ce rapport que la famille s’appauvrit au fur et à mesure de l’arrivée des enfants : 10% en moyenne avec le premier enfant, 10% encore avec le second, puis de 5 à 10% pour le troisième et les suivants. Or, « pour l’équilibre démographique, nous avons d’autant plus besoin de familles nombreuses que désormais, 10% des femmes n’ont pas d’enfant et 20% n’en ont qu’un seul ». (p.9 de la version livre –Documentation française)
La notion de « pauvres » étant définie comme ceux qui ont moins de la moitié du revenu médian, il est intéressant de savoir qu’il y a « trois fois plus de pauvres dans les couples avec enfants que parmi les familles monoparentales ». (p142)
6. Politique sociale ou politique familiale ?
Une politique familiale consiste à encourager les gens à avoir des enfants en compensant la baisse de niveau de vie due à ceux-ci. Donc, réduire les inégalités entre les gens qui ont des enfants et ceux qui n’en ont pas.
Une politique sociale consiste, elle, à réduire les inégalités entre les catégories sociales ; qu’il y ait enfants ou pas n’entre pas en ligne de compte.
L’idée récurrente et démagogique selon laquelle il faudrait soumettre la politique familiale aux conditions de ressource est vivement combattue par le rapport qui y voit une double erreur, démographique et démocratique. Démographique, nous venons de le voir, car nous avons besoin des familles nombreuses pour survivre. Démocratique, car « les familles nombreuses constituent le plus fort contingent de « pauvres », écrasées notamment par la C.S.G., voire, l’I.S.F. : les auteurs expliquent comment dans bien des cas, il suffirait à un couple de divorcer pour échapper à cet impôt.(p.173).
7. Une politique familiale coûterait moins cher que « les instabilités familiales »
Coût des divorces pour l’Etat : un petit tiers du budget de la justice pour les divorces et leurs suites auxquels s’ajoutent les travailleurs sociaux.
Pour les particuliers, les divorces et séparations induisent des frais considérables surtout s’il y a des enfants (avocats, logements, pensions, etc.)
La prise en charge par la Collectivité des enfants dont la famille est défaillante représente plus du quart du budget des départements. Ne faut-il pas plutôt aider les familles à élever correctement leurs enfants, surtout si elles le désirent ? Elles font ainsi faire de sérieuses économies à la société : M. Godet et E. Sullerot avancent que « le coût de l’enfant qu’elle doit financer lorsque la famille est défaillante est cinq à dix fois plus élevé (…) que le coût moyen pour élever un enfant de sa naissance à 18 ans dans une famille aux revenus médians ». (p 211)
8. Le travail féminin
« Une femme sur deux voudrait un enfant de plus, mais doit y renoncer en raison des difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle ». (Eurostat) et cependant, le rapport souligne que la France est l’un des pays sachant le mieux concilier désir d’enfant et travail féminin !
L’emploi passe avant l’enfant reconnaît le rapport. Les femmes retardent de plus en plus l’âge de concevoir, préférant terminer des études parfois longues et s’insérer dans la vie professionnelle. Mais une fois « insérée », il est difficile de se dégager et la maternité est encore repoussée. A leurs risques et périls, car nos auteurs dressent la liste des risques induits par les grossesses tardives, à commencer par celui de ne plus arriver à concevoir. « Depuis plusieurs années cette question est au cœur des préoccupations européennes » nous dit le rapport. Ah ? Peut-être pas autant nous semble-t-il que la « parité homme-femme » et toutes célébrations féministes que nous sommes accoutumés à entendre…
Ecartelée entre le souci d’assurer par une profession sûre son avenir et son indépendance (en cas de séparation notamment ou de chômage du conjoint), les incontournables tâches ménagères et éducatives dont elles prennent encore la plus grosse part ( 70 à 80%) , la difficulté de trouver un mode de garde adapté mais coûteux, et son désir d’enfant, la femme française moderne et « libérée » renonce souvent à l’enfant désiré.
9. Le congé parental
A ce sujet, il est curieux de noter deux tonalités différentes, selon que l’on se réfère directement au rapport de Michel Godet-Evelyne Sullerot, ou bien aux articles de Michel Godet seul résumant son rapport à l’automne dernier dans la revue de l’AGIRC n°66 ou dans Population et Avenir n°695. Dans le premier, on voit l’origine du projet du président Sarkozy tel que nous le déplorions dans une récente « Actualités » de ce même site : « Le congé parental long, jusqu’aux 3 ans de l’enfant, confronte les mères à des difficultés pour se réinsérer sur le marché du travail, tandis que son indemnisation sur une base forfaitaire, inférieure au SMIC et indépendante du salaire antérieur, ne permet pas d’atténuer l’effet du différentiel de salaire entre les hommes et les femmes » (p.125). D’où le projet de Sarkozy - qui pour l'instant a fait long feu- de raccourcir et de payer davantage le congé parental.
Dans la seconde version, « Faut-il limiter le congé parental ou l’assouplir ? Malgré son succès, on entend le limiter à deux ans et inviter les femmes à reprendre au plus vite le chemin du travail, comme si la vie quotidienne d’une jeune femme avec un ou plusieurs enfants en bas âge au foyer n’était pas active ! L’idéologie dominante (l’emploi d’abord, l’enfant après !) conduit à un gaspillage de ressources : même si les parents ne déboursent que le tiers, une place de crèche revient à 1 200€ par mois et par enfant à la collectivité !" écrit Michel Godet.
Evolution dans le temps ? ou liberté de parole plus grande ici que là ?
On pourrait encore dire beaucoup de choses de ce volumineux rapport. Notamment en ce qui concerne l'école dont l'échec est ici une fois de plus constaté mais sans que les causes en soit aussi finement analysées que les problèmes de la famille. Mais ce serait sans doute l'objet d'un autre rapport ! Ce que l'on peut dire en tous cas, c'est que ce rapport justifie amplement son titre: oui ! la famille est bien une affaire publique car de sa santé, bonne ou mauvaise, on l'aura vu, dépendent la santé de la société, de l'économie, de l'école même, etc.
Mais ce rapport semble destiné à rester, comme tant d'autres, lettre morte, sauf, comme par hasard, lorsqu'au milieu de beaucoup de bonnes choses il se trouve une mauvaise idée: la réduction du congé parental. C'est justement cette idée-là qui sera reprise... et heureusement abandonnée puisque finalement il a été seulement assoupli: les femmes ont le choix désormais entre un congé long et peu rémunéré ou court et bien payé. Cette liberté est une excellente chose.
Claire de Gatellier